« Être sage-femme est la meilleure des professions »
Consultante en santé sexuelle et reproductive, sage-femme et infirmière de formation, Marie Suze Albert est une professionnelle haïtienne dont le parcours est marqué par la rigueur, l’exigence de l’excellence et un profond attachement à l’humanisation des soins. Trainant plus de vingt ans d’expérience dans le secteur de la santé, elle a évolué entre pratique clinique, gestion de projets, coordination institutionnelle et conseil, en Haïti comme à l’international. Aujourd’hui analyste de programme, elle continue de défendre une vision de la profession sage-femme centrée sur la personne et de plaider pour une meilleure reconnaissance de la profession en Haïti.
Une vocation née de l’expérience personnelle
Née à Port-au-Prince un 4 juillet, Marie Suze Albert y a grandi et y a effectué l’essentiel de son parcours scolaire. Elle a fréquenté le collège Saint-Louis de Bourdon de la première année du primaire à la huitième année fondamentale, avant de poursuivre ses études secondaires au collège Jean Price Mars, jusqu’à la classe de philosophie.
Après ses études classiques, son choix était déjà arrêté : elle voulait exercer une profession médicale. Cette orientation s’est construite en partie à travers ses propres expériences de patiente ayant séjourné plusieurs fois à l’hôpital. Alors qu’elle était en classe de seconde, elle a subi sa première intervention chirurgicale. Elle garde le souvenir d’une infirmière dont la présentation soignée, l’attitude bienveillante et l’empathie l’avaient profondément marquée. Elle souhaitait, à son tour, devenir cette personne capable de prendre soin des autres avec autant d’humanité.
Ses parents lui avaient suggéré d’étudier la médecine. Mais Suze savait ce qu’elle voulait : les sciences infirmières l’attiraient davantage. Elle a donc intégré l’École Nationale des Infirmières de Port-au-Prince (ENIP) en 2000, où elle a obtenu son diplôme en 2005.
Entre infirmières et Sage-femme : une passion se précise
Son passage dans les services hospitaliers et son expérience du milieu de la maternité ont progressivement renforcé son intérêt pour la profession de sage-femme. Dès 2000, alors qu’elle entamait sa formation en sciences infirmières, la réouverture de l’école de sages-femmes lui avait donné l’occasion de côtoyer ces professionnelles dans les maternités.
Elle se souvient particulièrement de son premier accouchement observé et de l’émotion suscitée par la joie de la mère et la satisfaction visible de la sage-femme et de l’équipe médicale.
« La sensation que j’ai ressentie m’a fait du bien à l’esprit », raconte-t-elle.
Après l’obtention de son diplôme d’infirmière, elle a travaillé en milieu hospitalier de 2005 à 2007. Cette expérience lui a permis de mieux comprendre les contraintes auxquelles les professionnelles de santé étaient confrontées, notamment la lourdeur du travail et les difficultés financières. Elle souhaitait construire un parcours professionnel qui lui permettrait de mieux concilier ses aspirations et les réalités du métier.
En 2007, elle a intégré l’école de sages-femmes, qui se nommait à l’époque l’ÉCOLE Nationale d’Infirmières Sages-femmes (ENISF) où elle a achevé sa formation en 2009. Cette nouvelle étape allait consolider sa vocation et ouvrir la voie à un parcours professionnel consacré à la santé des femmes.
Animée par le désir d’approfondir ses compétences, elle a poursuivi sa formation en management et gestion des services de santé. Elle a obtenu un diplôme d’études supérieures spécialisées dans ce domaine (DESS-MGSS) à l’Université d’État d’Haïti, en partenariat avec l’Université de Montréal, de 2013 à 2014. Elle a également suivi des formations complémentaires en andragogie, en recherche, en approche par compétences, en urgences obstétricales et en formation de formateurs en pratique sage-femme.
Cette combinaison de compétences cliniques, pédagogiques et managériales lui a progressivement permis d’élargir son champ d’intervention, sans perdre de vue les réalités vécues par les femmes et les familles.
L’exigence de l’excellence

Rigoureuse depuis la formation, alors que l’institut exigeait un quota pour chaque acte en pratique maïeutique, Marie Suze en réalisait deux à trois fois plus la quantité exigée. Ceci était valable pour les accouchements physiologiques, les accouchements en siège, les épisiorrhaphie etc… Elle effectuait même des gardes lorsqu’elle n’était pas de service afin de multiplier les occasions d’apprentissage.
Son tempérament affirmé faisait également partie de sa personnalité. Peu encline à taire ses opinions, elle savait que son attitude pouvait susciter des hostilités de la part de ses monitrices. Elle a néanmoins tenu bon, déterminée à démontrer ses compétences par son travail et ses résultats. Cette discipline lui a permis de figurer parmi les lauréates de sa promotion, aussi bien à l’ENIP qu’à l’école de sages-femmes.
Pour elle, l’excellence n’est pas une distinction ponctuelle, mais une exigence permanente. La perfection étant un cheminement. Elle suppose une volonté constante d’apprendre, de progresser et de fournir des soins respectueux de la dignité de chaque personne.
Une expérience professionnelle au croisement du terrain et de la coordination
Au fil de sa carrière, Marie Suze Albert a exercé dans différentes institutions en Haïti, aussi bien comme sage-femme sur le terrain que dans la gestion de projets et des fonctions d’encadrement au sein d’équipes de coordination. Son expérience s’étend également à l’international, notamment en France et en Côte d’Ivoire.
Depuis 2017, elle intervient comme consultante auprès d’organisations non gouvernementales, d’entités privées et d’organismes des Nations Unies. Elle participe également à des activités de recherche auprès de cabinets haïtiens et français spécialisés en évaluation et en conseil.
En 2020, elle a rejoint une agence des Nations Unies, où elle occupe le poste d’analyste de programme – sage-femme (Programme Analyst – Midwifery). Cette fonction s’inscrit dans la continuité de son engagement en faveur du développement de la profession et de l’amélioration de la santé sexuelle et reproductive.
Si elle n’exerce plus quotidiennement en milieu hospitalier, elle estime rester proche de la pratique clinique grâce à ses échanges avec les structures sanitaires, à son travail institutionnel et à sa connaissance des réalités du terrain. Elle a notamment poursuivi ses liens avec les structures de soins après avoir cessé ses activités de cliniques mobiles en 2023.
Cette évolution professionnelle a également transformé son regard sur le métier. Pour elle, la formation de sage-femme apprend à considérer les bénéficiaires à la fois dans leur ensemble et dans leurs particularités. Cette approche centrée sur la personne demeure essentielle, y compris dans la gestion des projets et les activités administratives, dont les décisions influencent directement les services offerts aux communautés.
Quand la réalité dépasse les connaissances théoriques
Au cours de sa carrière, certaines situations cliniques l’ont particulièrement marquée, notamment deux (2) cas : une grossesse nerveuse et un déni de grossesse.
Elle se rappela qu’une jeune femme est arrivé à l’hôpital arguant qu’elle est venue accoucher alors que les diagnostiques révèlent que son utérus est vide, j’ai vite compris que j’étais en face d’une grossesse nerveuse, cette situation peut conduire une personne à présenter des manifestations physiques et psychologiques évoquant une grossesse alors qu’il n’en est rien. Madame Albert partagea également le cas d’une jeune femme qui s’est présentée à l’hôpital pour une malaise prémenstruel alors qu’elle était sur le point d’accoucher ce fut un cas de déni de grossesse, quant à lui, correspond à une situation dans laquelle une personne ne reconnaît pas être enceinte, parfois jusqu’à un stade avancé.
« J’avais certainement étudié ces situations pendant ma formation et je savais qu’elles existaient, mais les vivre en présentiel, c’était autre chose », confie-t-elle.
Ces expériences lui ont rappelé que la pratique du métier exige bien davantage que des connaissances théoriques : elle requiert une capacité d’observation, du discernement, une écoute attentive et une adaptation constante à la situation de chaque patiente.
Une famille, plusieurs urgences et une leçon d’humanité
Parmi les situations qui l’ont le plus marquée, elle se souvient d’une famille confrontée à une succession d’événements médicaux difficiles en 2014.
Une jeune femme de 20 ans, enceinte d’une grossesse prématurée compliquée par une prééclampsie, avait été admise en urgence dans une structure hospitalière où Marie Suze Albert travaillait comme sage-femme. Son père était lui aussi hospitalisé à cause d’un pic glycémique et quand la fille apprenait la situation de son père cela aggrava sa situation. La mère devait alors gérer simultanément l’état de santé de son mari et celui de sa fille, tandis que l’anxiété de cette dernière compliquait davantage la situation. La mère de famille a finalement présenté une élévation de sa tension artérielle.
Au-delà de la complexité clinique, cette expérience lui a montré qu’une urgence obstétricale peut bouleverser toute une famille. Le rôle de la sage-femme ne se limite donc pas à surveiller une grossesse ou à accompagner un accouchement : il implique aussi de comprendre la détresse des proches, de rassurer, d’expliquer et de préserver la dignité de chacun.
La compétence technique et le calme dans l’urgence

Avec les années, Madame Albert a développé une conviction qu’elle transmet aux étudiants et aux sages-femmes qu’elle côtoie : une urgence obstétricale peut survenir à tout moment, et la professionnelle doit être capable de garder son calme pour agir efficacement. « Tu dois garder ton calme, agir avec dextérité et rassurer la personne, tout en préservant sa dignité dans une ambiance chaotique. Le focus, c’est de sauver le binôme (mère-enfant) et de veiller à ce que les soins soient aussi humanisés que possible. »
Cette approche résume sa vision de la profession. La maîtrise des gestes techniques et la capacité de prendre des décisions adaptées doivent aller de pair avec une prise en charge humaine, respectueuse et individualisée.
Une profession qui attend encore sa pleine reconnaissance
Le regard que Marie Suze Albert porte sur la profession a évolué avec son expérience clinique et institutionnelle. Elle reconnaît des avancées, notamment en matière de visibilité et d’appropriation de l’identité professionnelle par les sages-femmes elles-mêmes. Toutefois, elle estime que la reconnaissance de la profession reste insuffisante.
Elle regrette que certaines sages-femmes se présentent encore comme des « infirmières sages-femmes », comme si la profession constituait toujours une spécialisation des sciences infirmières. À ses yeux, cette perception ne rend pas justice à la formation, aux compétences et au champ d’intervention propres aux sages-femmes.
Elle souligne également que les blocages administratifs et logistiques limitent leur capacité à intervenir auprès des communautés et à développer pleinement leurs services. Son ambition est de voir émerger un système dans lequel les sages-femmes peuvent exercer davantage leur autonomie professionnelle, notamment à travers leurs propres cliniques, dans le respect des normes et des exigences de qualité.
Les obstacles à la valorisation de la profession sont nombreux : rémunération insuffisante, conditions de travail difficiles, manque de perspectives d’emploi stable et accès limité aux postes de décision. Elle rappelle que la qualité et la sécurité des soins nécessitent des équipes capables d’intervenir de manière coordonnée, particulièrement dans les situations d’urgence obstétricale.
Elle insiste également sur l’importance de la formation initiale. Les institutions de formation doivent contribuer à construire une identité professionnelle solide, fondée sur la discipline, la compétence et le respect des patientes. Chaque étudiant et étudiante devrait devenir un ambassadeur / une ambassadrice de la profession, conscient.e de ses responsabilités et engagé.e dans la promotion de soins de qualité.
La sage-femme, une actrice centrale de la santé maternelle et reproductive
Forte de son expertise en santé sexuelle et reproductive, Marie Suze Albert considère que la sage-femme doit occuper une place prépondérante dans les politiques publiques et les interventions de santé maternelle et reproductive. Par sa formation et sa proximité avec les femmes et les communautés, elle constitue une porte d’entrée essentielle pour les soins liés à la grossesse, à l’accouchement, à la contraception et à la santé sexuelle et reproductive.
Elle rappelle toutefois que les difficultés rencontrées par les femmes ne relèvent pas uniquement du secteur sanitaire. Les trois retards souvent associés aux décès maternels — le retard dans la décision de rechercher des soins, le retard pour atteindre une structure sanitaire et le retard dans la prise en charge une fois sur place — nécessitent des réponses coordonnées.
Pour elle, la santé maternelle ne peut être considérée comme la responsabilité exclusive du Ministère de la Santé Publique et de la Population. Les secteurs de la justice, des affaires sociales, des travaux publics et d’autres institutions de l’État ont également un rôle à jouer.
« La santé maternelle est une affaire du gouvernement dans son ensemble », soutient-elle.
Elle plaide ainsi pour une approche multisectorielle, notamment à travers la mise en place d’un comité interministériel consacré à la santé maternelle en Haïti.
Un attachement durable à l’ASFH
L’engagement de Marie Suze Albert envers la profession s’exprime également dans son parcours associatif. Membre active de l’Association des Sages-Femmes d’Haïti (ASFH) depuis 2008, elle a découvert son existence durant sa formation, notamment à travers les rencontres organisées dans l’enceinte de l’école.
Elle a exercé la fonction de présidente pendant six mois, avant de démissionner pour des raisons personnelles. Son engagement ne s’est toutefois pas arrêté à son départ de la présidence : elle continue de verser sa cotisation et de soutenir les initiatives de l’association en tant que membre et sage-femme. Elle a également été membre active de la Société haïtienne d’obstétrique et de gynécologie (SHOG) de 2011 à 2018.
Marie Suze Albert se dit particulièrement fière du chemin parcouru par l’ASFH. Elle apprécie notamment la visibilité numérique développée par l’association ces derniers temps à travers ses différentes plateformes et rubriques, ainsi que les espaces de parole et de prise de positions accordés aux jeunes sages-femmes, qui contribuent à valoriser la relève.
Le retour d’Alo Saj Fanm, désormais sous la gestion entière de l’Association, constitue un autre motif de satisfaction pour elle.
Je suis profondément attachée à l’ASFH. Cette association occupe une place particulière dans mon cœur et dans mon parcours. Je sais que je peux compter sur elle, et elle sait qu’elle peut compter sur moi. Chaque fois que l’ASFH sollicite mes compétences, je réponds présente avec conviction et dévouement, car contribuer à sa mission, c’est aussi pour moi une façon de faire avancer la profession de sage-femme et de servir une cause à laquelle je crois profondément.
Un message à la relève : cultiver la discipline et l’excellence

À celles et ceux qui envisagent de devenir sages-femmes, la consultante en santé sexuelle et reproductive adresse un message sans hésitation : « Venez, vous n’allez rien regretter. Il y a des bénéfices pour le corps et l’esprit. »
Lorsqu’elle évoque ce qu’elle souhaite laisser comme héritage, elle revient à deux principes qui ont guidé son parcours : l’exigence de l’excellence et la rigueur dans la prestation de soins humanisés.
La discipline, la volonté de se perfectionner et le respect envers chaque patiente sont, à ses yeux, des qualités indispensables pour exercer cette profession. Si elle devait la résumer les piliers de la pratique sage-femme en quelques mots, elle retiendrait l’empathie, les soins individualisés et la rigueur technique.
En dehors de ses engagements professionnels, Marie Suze Albert cultive plusieurs centres d’intérêt. Elle aime la musique de manière éclectique, notamment le compas, les variétés, le jazz, selon son humeur. Elle apprécie également les mots croisés, le cinéma et les séries policières. Attachée aux relations humaines, elle aime recevoir des proches, entretenir sa vie sociale, découvrir les destinations touristiques d’Haïti et profiter de la gastronomie.
Derrière la professionnelle exigeante se dessine ainsi une femme curieuse, sociable et profondément attachée aux relations humaines.
Son parcours rappelle que la maïeutique ne se résume ni à un diplôme ni à un ensemble de gestes techniques. Elle est une responsabilité, un engagement envers les femmes et les familles, et une pratique qui exige de conjuguer savoir, discernement et humanité.
Pour Marie Suze Albert, être sage-femme, c’est précisément cela : maîtriser la technique, placer la personne au centre des soins et poursuivre sans relâche la quête de l’excellence.